Coriaces vs féticheurs : les envoûteurs du ring

Par Caroline Six                            


Catcheurs en jupette, forçats déchaînés, lapins furieux, poissons volants, mangeurs d’yeux frais : ça cogne et ça danse en tous  sens, ce soir, sur le ring de la Salongo à Kinshasa. Maître Douglas, président de la Ligue Est des catcheurs kinois, a organisé un tournoi sur le terrain de la commune populaire de Lemba.  Et en RDCongo qui dit catch dit fétiche. N’en déplaise aux puristes qui goûtent peu à « ces histoires » et admirent surtout la technique des « coriaces », le public, lui, ce qu’il adore, ce sont les catcheurs - féticheurs. Lorsque, au milieu des accents cuivrés de la fanfare et du crachotis du mégaphone, ces envoûteurs du ring font jaillir les flammes, plus de mille personnes retiennent leur souffle. Face à ces « Copperfield d’Afrique » et autre « docteur en métaphysique », les musclors traditionnels font rarement le poids. Que peut en effet une roulade ou une « matraque » contre les pouvoirs de l’au-delà ? Rien. Les coriaces n’ont plus qu’à danser, ensorcelés et humiliés. Et c’est là toute la saveur du catch congolais. Dans ce carnaval à l’africaine où les rapports de force s’inversent, les puissants de la vie quotidienne cessent de l’emporter et, par la magie des ancêtres, des téléphones portables traversent les âges pour atterrir dans les poches des gamins sans le sou, fascinés.


C’est sans doute pourquoi « ici, après le foot, il y a le catch , résume le jeune Israël avant de reprendre ses acclamations chantées avec la foule.

« Il faut qu’il y ait du bon boulot pour les applaudissements. Et le public ce qu’il réclame, c’est les fétiches », explique Sirène, paré d’une perruque bouclée et d’une jupette. Le catcheur sait de quoi il parle. Avec l’aide d’une jeune fille à forte poitrine qui ensorcèle ses victimes en roulant des hanches, il vient de mettre KO un géant grâce à ses charmes. Fortement troublé, le pauvre homme finit par simuler un coït avec Sirène et la jeune fille, indifféremment et dans l’hilarité générale.

Pour City train, 5 kg à la naissance d’après sa mère, champion d‘Afrique de catch en 2010, et star du Club des guerriers, « le meilleur fétiche du sport, c’est l’entraînement ». A le regarder soulever ses 200 kg de fonte quotidienne, on n’a pas envie de le contredire. Igwe Texas, pourtant, avec sa carrure de jeune fille et ses longues jambes coiffées d’une jupette de rumba, ne le craint pas : « Je suis le descendant du grand chef coutumier Mdiaye. J’ai hérité la sorcellerie de ma famille et il n’y a pas un catcheur qui pourra me battre. J’ai le pouvoir de démolir qui que ce soit. » De fait, c’est surtout son humour et son déhanché qui font le travail. Car il a le pouvoir de « faire danser » qui il veut, brutes épaisses, arbitres et coachs compris. Ils finissent tous par perdre la tête et se trémousser mécaniquement sur le ring, sous les rires du public qui les encouragent.


Beaucoup de féticheurs, comme lui, jouent la carte humoristique et opposent aux bêtes humaines enchaînées, militaires et autres brutes, des sorts invisibles qui les paralysent ou les ridiculisent.

Mais certains vont beaucoup plus loin et manipulent des « histoires très dangereuses », aux yeux de nombreux Congolais. Beaucoup affirment d’ailleurs changer de trottoir ou enfermer leurs enfants au passage de la « caravane » de catcheurs qui sillonne le quartier sur un bus déglingué pour annoncer le tournoi le jour - même.


Ces histoires, ce sont avant tout les apparitions, contrôlées par les ancêtres trépassés. Le Champion des catcheurs - féticheurs du Congo, Bijou Kisamvwote, dit « un coup une flamme », a ainsi pour habitude de faire porter un cercueil sur le ring. Grâce à son fétiche Mbengu Mbengu, une immense statuette à deux têtes qui crache le feu en temps voulu, la demeure de son ancêtre s’emplit de  lampes-tempête, d’horloges, de mobiles ou encore de parapluies qu’il lance à la foule galvanisée, où s’arrache les cadeaux de l’au-delà. D’autres féticheurs, comme Vipère, se contentent de spaghettis, de Thompsons vivants (poissons locaux), de lapins ou d’oies blanches. La distribution à la foule, où beaucoup de gamins ne mangent que les jours pairs tourne alors à l’hystérie.


Le numéro de Gesac Malema l’apaise très vite. Ce grand féticheur du Bas – Congo, paré d’escargots géants, de rafia et de peaux d’animaux sauvages, ne plaisante pas.

Après avoir embrassé à pleine bouche le jeune homme qui l’accompagne et dont il tire sa force, le « Copperfield d’Afrique » se transforme en zombie sous les huées du public qui hurle : « pédé, pédé ! ». Sa prise de finition impose le silence. Avec méthode et détermination, il se met à énucléer son adversaire paralysé avant d’avaler l’œil sanguinolent patiemment extrait, puis toutes les tripes du malheureux gisant.

A sa descente du ring, le « Zombie » provoque un mouvement de panique tel que le jeune lampiste en laissera tomber son bâton de lumière. L’obscurité ajoutant encore à la folie ambiante.

Bien que de nombreux spectateurs l’aient vu plusieurs fois combattre, et avec le même adversaire, pour eux, rien n’est joué. Les catcheurs feignent même de s’étonner que les Américains, qui ont importé la discipline dans les années 1970, puissent chorégraphier ou arranger leurs combats. Les fétiches sont simplement plus puissants. La preuve ?

«Le Congolais Kele Kele Lituka  a corrigé l’Américain EL Greco dans les années 1970 »,  rétorque Maître Douglas, de la Ligue Est de catch de Kinshasa. Kele Kele Lituka, adepte de la lutte traditionnelle congolaise, la Libanda, originaire de Kisangani, aurait adopté et popularisé le catch « à la zaïroise » dans les années 1980, soutenu par le célèbre entraineur Nador, qui l’exporta vers le Congo Brazzaville.


« Tout va changer », « Haut – commandement », « Club des guerriers », « Le best nouvelle génération »… Il existe aujourd’hui des dizaines de clubs à Kinshasa qui se disputent les ceintures et les faveurs du public depuis le retrait du célèbre Edingwe, longtemps champion en titre de RDC. Les professionnels tirent leurs revenus des évènements sponsorisés et de tournois en Angola ou au Congo voisin. Plusieurs partis politiques utilisent aussi la popularité des catcheurs à des fins de propagande, les affublant du drapeau du parti pendant les combats. A quelques mois de élections, ces récupérations foisonnent. Comme l’explique Simon, mécène et président d’honneur du club des guerriers de Ndjili : « Les féticheurs prennent possession de votre esprit : c’est comme s’il partait en voyage ».




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MÉDAILLE D’ARGENT - FESTIVAL SPORTFOLIO 2015